Narcissisme, empathie, altruisme: attention danger ?

Sandrine Tinland le 15 juin 2022

Auteur : Dr Emmanuel Escard

Les personnes victimes de violences ont souvent la réputation de peu penser à elles et d’avoir trop d’empathie pour l’auteur-e (ou la-le futur-e auteur-e) des violences.  Certains auteur-e-s peuvent utiliser leur empathie pour profiter des autres et arriver à leurs fins. Un minimum de narcissisme peut éviter aux personnes de devenir trop dépendantes ou soumises. L’altruisme, qui a très bonne presse, est qualifié par certains d’être une forme de dépendance relationnelle aux autres à visée finalement égoïste, et trop de compassion peut parfois être délétère pour soi et les autres. La générosité voire la pitié a parfois besoin de la souffrance et de la misère qu’elle lui arrive d’entretenir tout en la déplorant… Comment s’y retrouver avec tous ces concepts sans simplification ni confusion ?

Certaines recherches disent que dès 6 mois un nourrisson préfèrerait le gentil au méchant, de 8 à 12 mois il serait capable d’altruisme, et à 7 ans un enfant serait capable d’équité sans attente de réciprocité comprenant que cela est un facteur de cohésion sociale et de survie du groupe d’appartenance.

L’empathie à la base implique un changement de référentiel spatial, avec un espace allocentré. Les empathies cognitive, émotionnelle, compassionnelle sont des processus différents. Mais il n’existe aucun lien obligatoire entre l’empathie et la bonté, et des stratégies de domination insidieuses peuvent se mettre en place que grâce à l’empathie (p.ex. avec des mécanismes pervers).

Sur le plan thérapeutique, l’empathie fonctionne grâce à la distance et elle ne doit pas se substituer à la temporalité particulière de chacun-e, ou à la recherche de l’immédiateté d’un résultat thérapeutique magique. Il faut noter l’ambiguïté parfois malsaine entre émotions et empathie qui parasite et peut paralyser la capacité de penser. Se respecter, c’est trouver en effet la bonne distance qui offre à chacun l’espace dont il a besoin pour être libre et autonome. Entre respect (ne pas faire du mal) et compassion (faire du bien) quel pas…

L’égoïsme dévoyé est l’origine commune à celui qui prend son cas pour une généralité et vante l’universel. Le narcissisme va au-delà, comme état d’indistinction de soi et du monde. Estime de soi, confiance en soi sont à lier à un égoïsme sain, tenant compte d’autrui, contrairement à l’égocentrisme et au narcissisme, s’exprimant au détriment d’autrui. La personne narcissique, elle, a besoin des autres pour se déployer.

L’apprentissage des règles morales serait à la racine de l’altruisme, venant en plus d’une bonté naturelle supposée de notre espèce. L’entraide peut s’étendre aux autres animaux comme chez les anti-spécistes. Des chercheurs ont mis en évidence lors d’études avec utilisation d’ocytocine (surnommée hormone de l’amour, de la confiance et de la gentillesse…) un lien particulier entre la compassion et l’agression notamment des personnes étrangères à notre groupe d’appartenance. Ceci semble rejoindre ce que disent les sociobiologistes, à savoir que les individus altruistes orientent préférentiellement leur aide vers les individus apparentés (véritable homophilie en quelque sorte au sens sociologique du terme). Mais au fil de l’évolution une morale de la justice s’est élaborée répondant aux besoins de coopération et d’équité, ce nouveau paradigme global pour une société meilleure, solidaire et bienveillante devenant un avantage de l’évolution.

L’altruisme peut être un mécanisme de défense, un dévouement à autrui permettant au sujet d’échapper à un conflit. Il faudra cependant faire attention dans son exercice à deux écueils, à savoir le pouvoir de la compassion et la fatigue compassionnelle, qui peuvent amener à des relations dysfonctionnelles…

 

Bibliographie :

  • Bouchoux JC. Les pervers narcissiques. Eyrolles, 2011.
  • Pelt JM. La solidarité chez les plantes, les animaux et les humains, 2004.
  • Revue Sciences Humaines. Altruisme et solidarité. S’entraider est-il naturel ? 326, 2020.
  • Richardot S. Le(s) sens de la justice distributive chez les enfants : revue de la littérature et perspective psycho-sociale. Cahiers internationaux de psychologie sociale 2014, 3:421-454.

Partagez cet article

Publié par Sandrine Tinland

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *