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Qu’est-ce qui justifie d’aimer (ou de continuer à aimer) un-e partenaire délinquant-e?

Auteurs : Dr Emmanuel Escard, Catarina Pereira.

 

La pratique clinique avec les patient-e-s victimes de violences conjugales nous fait fréquemment nous interroger sur les motivations qui amènent une personne à s’unir ou à rester en relation avec un-e partenaire qui transgresse la loi, notamment en étant violent-e, que les violences aient débuté très tôt ou non dans la relation.

 Historiquement, les auteurs qui ont étudié l’enclitophilie, l’hybristophilie, le syndrome de Bonnie and Clyde, les relations amoureuses en milieu pénitentiaire, ont permis de préciser certains traits de caractère chez la victime, que l’auteur-e soit un délinquant célèbre ou non. La recherche reconnaît d’emblée qu’il y a beaucoup plus de femmes qui vont avec, ou restent avec, un homme délinquant que l’inverse. La littérature s’accorde à dire que ces femmes ont plus d’antécédents traumatiques subis, de carences et de dépendances affectives.

Dans l’hybristophilie (étymologiquement « aimer ce qui commet un outrage contre autrui »), Edmond Locard en 1940 évoquait déjà un amour morbide avec différents érogènes possibles, à savoir la vanité de séduire par et pour la notoriété, le mensonge de la charité avec une pitié hypocrite (“syndrome de l’infirmière”), et la perversion de l’instinct sexuel proche du sadomasochisme. Les victimes étaient souvent décrites avec un complexe d’infériorité, un besoin d’affirmer leur personnalité par un désir de puissance et une volonté de soumission. Yvon Samuel en 1938 écartait les faux enclitophiles (« aimer le blâmable »), c’est-à-dire les personnes considérées comme irresponsables à cause d’une pathologie psychiatrique grave. À noter qu’il avait déjà décrit à son époque les foules enclitophiles, assimilant à une psychose collective le fait qu’elles adoubaient un tyran. Ce sujet reste très d’actualité dans certains pays.

Les recherches plus récentes faites sur les femmes obsédées et éprises de tueurs en série, de dictateurs (p.ex Hitler aurait reçu beaucoup plus de lettres d’amour de fans que Mike Jagger et les Beatles réunis…) évoquent certains facteurs psychologiques “plus féminins” comme la sensibilité à la souffrance, le désir de protection, de sauvetage, de pardon, un certain romantisme associé à un idéalisme pour changer le monde, un engagement émotionnel fort qui transcende une existence routinière. Certaines de ces femmes peuvent elles-mêmes être ou devenir violentes à ces fins.

Indépendamment de facteurs matériels, économiques et statutaires intervenant dans le maintien de la relation, le passage à l’acte affectif qui consiste à aller avec un-e délinquant-e ou à rester dans cette relation pathologique et délétère non forcément reconnue comme telle, doit de nos jours aussi s’analyser selon une perspective multidimensionnelle de personnalité et de trouble post-traumatique complexe.

Le trouble de stress post-traumatique complexe mis dans la CIM-11 (2022, version française) avait été bien décrit en 1992 par Judith Herman qui avait insisté sur le fait qu’une relation inégalitaire violente sur la durée pouvait induire chez la victime de nombreuses conséquences pouvant finalement modifier sa personnalité et renforcer la relation toxique. Parmi celles-ci, nous pouvons citer le fait de ne plus faire confiance aux autres êtres humains, de défendre l’auteur en le mettant sur un piédestal et en le considérant au-dessus des lois (comme une sorte de syndrome de Stockholm entre partenaires intimes), la passivité voire la soumission, l’amnésie, la dissociation, le détachement et la banalisation par rapport aux violences, la dévalorisation et le sentiment de ne pas être à la hauteur de l’autre. Dans ces relations de pouvoir avec emprise, ces mécanismes peuvent être adaptatifs en lien avec la survie en raison de l’impossibilité pour la victime de fuir ou se positionner contre l’auteur, alors qu’elle peut être prise à son propre piège.

Parmi les traits de personnalité qui pourraient favoriser l’union ou le maintien de celle-ci avec un-e délinquant-e, nous pouvons évoquer la personnalité dyssociale, émotionnellement labile, histrionique, dépendante, immature, narcissique… Des troubles psychiatriques plus graves peuvent également se voir (troubles schizo-affectifs notamment maniaques, troubles délirants avec une thématique amoureuse comme l’érotomanie, troubles du développement, troubles compulsifs des habitudes et des impulsions…). Sont également décrits des troubles sexuels comme le sadomasochisme pour parvenir à une excitation sexuelle, des troubles de la maturation sexuelle, du désir sexuel.

Les événements de vie qui favorisent le sentiment d’inutilité et de routine insupportable, l’isolement et la dépression, comme un divorce, un deuil ou un licenciement, peuvent également intervenir.

Des facteurs culturels et religieux sont aussi susceptibles d’influencer le fait de ne pas pouvoir quitter un partenaire même s’il a commis l’irréparable (par exemple l’inceste). Il est toujours étonnant de voir ces mères défendre leurs conjoints plutôt que leurs enfants, et rester fidèles à ces hommes en les visitant régulièrement et pendant longtemps en prison.

Le repérage de ces éléments est l’étape préalable à une prise en charge thérapeutique des patient-e-s en difficultés dans une relation qui peut les faire souffrir et être dangereuse, les marginalisant encore plus auprès de leurs proches et de la société.

Dans notre pratique clinique à l’UIMPV, le profil que nous rencontrons le plus souvent est celui de femmes qui se trouvent dans un important état de vulnérabilité physique, psychique ou sociale (transitoire ou non), avec des antécédents de violences (domestiques, sexuelles) et qui “espèrent”, au sein de la relation amoureuse actuelle, réparer les traumatismes du passé (les leurs tout comme ceux des auteurs). Elles peuvent présenter une dépendance affective, un seuil de tolérance à la violence très élevée et/ou faire des épisodes dissociatifs avec des moments d’amnésie. La prise en charge de ces personnes doit s’envisager selon deux axes : un travail sur la sécurité afin de les aider à se protéger des violences actuelles en faisant appel à la Loi, et un travail sur le long terme sur les traumatismes (anciens et actuels) afin d’éviter la répétition des patterns relationnels violents.

 

Références pour en savoir plus :


Bénézech M. De l’enclitophilie à l’hybristophilie. Annales Médico-Psychologiques 2016,174:509-513.

Ducret D. Femmes de dictateur. Edition Perrin Pocket, tome 1 et 2, 2011 et 2012.

Dusfour K, Romano H. Inceste, quand les mères se taisent. Larousse, 2023.

Guillet C. Le « syndrome de Bonnie and Clyde », ces femmes amoureuses des criminels. In Marmion JF, Psychologie de la connerie en amour, 327-336. Editions Sciences Humaines, 2023.

Jaquier V, Vuille J.  Les femmes et la question criminelle. Délits commis, expériences de victimisation et professions judiciaires. Ed. Seismo, 2019.

Le Goff-Cubilier V, Gammeter R. Syndrome de Stockholm et relation d’emprise : comprendre et agir. Rev Med Suisse 2023;19 :2267-9.

 

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Publié par Sandrine Tinland

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