La vérité et le mensonge dans la pratique clinique en médecine de la violence

Sandrine Tinland le 6 décembre 2021

Auteurs : Marie Beroud, Dr Emmanuel Escard, Catarina Pereira

La notion de vérité est un sujet qui a enflammé les débats depuis des millénaires, plusieurs théories s’étant succédé au fil du temps. Dans ce texte nous aborderons surtout la théorie de la vérité-correspondance, qui définit la vérité comme une relation de correspondance entre un énoncé et une chose réelle. Ce choix s’est fait en fonction de l’importance des notions de langage et de réel dans la clinique des violences. De manière générale, le thème de la vérité est omniprésent dans notre pratique thérapeutique qui s’insère dans les champs du social et du judiciaire.

Dans une perspective éthico-philosophique, un individu affirmant « détenir » la vérité peut s’avérer dangereux et risque de s’en prendre à ceux qui ne pensent pas comme lui. Cette « vérité » dogmatique qui ne nécessite pas de démonstration rationnelle, devient un facteur d’exclusion, de conflit et de violence, parfois meurtrière. Dans son allégorie de la Caverne, Platon mettait déjà en garde contre le rapport illusoire que l’être humain entretient avec la vérité, en la confondant avec l’opinion. La distinction entre la vérité et l’opinion est donc essentielle. De nombreuses théories et courants philosophiques de la vérité invitent à la prudence et l’humilité. Si nous sommes certains de détenir une opinion vraie, pourquoi chercherions-nous une autre vérité ? Admettre son ignorance invite donc à la remise en question et à garder un esprit critique.

Dans une perspective théorique, la vérité est une notion capitale car liée à la science. Historiquement, la recherche de la vérité est étroitement liée aux progrès scientifiques. Au fil du temps, les concepts de vérité, d’objectivité et de connaissance se sont intriqués dans les sciences expérimentales, sciences à la base de notre pratique clinique. Encore aujourd’hui, nous utilisons le rationalisme critique de Karl Popper pour différencier les théories scientifiques des autres (Quilliot, 2018). Pour ce philosophe des sciences, l’objectif de la connaissance est de décrire le réel de la façon la plus précise possible tout en admettant l’impossibilité d’un savoir certain et définitif. L’accent est mis ici sur l’idée de la réfutabilité et de l’ouverture à la critique comme critères au savoir rationnel et scientifique.

En clinique :

La question de la vérité en clinique est complexe. En tant que soignant, bien que l’on ne soit pas dans une optique de recherche de vérité avec un grand V, la définition vérité-correspondance est omniprésente. En effet, elle est à la jonction entre le réel et le discours des individus, deux grands thèmes dans la clinique des violences. L’évaluation des propos des patients est une partie capitale de notre travail. En tant que thérapeute, il est admis que nous partons du principe que le discours du patient est authentique. Néanmoins, il est important de garder en tête que le rapport entre la réalité et le discours des patients n’est pas toujours exact et cela pour plusieurs raisons.

Premièrement, des psychopathologies telles que des psychoses, délires, affabulations, mythomanies et autres troubles factices tel que le syndrome de Münchhausen, peuvent entrainer un discours incohérent ou non véridique. Pour les enfants notamment, des expertises peuvent parfois être demandées pour déterminer si le discours du patient est crédible (p.ex. dans le cas d’allégation de violences sexuelles). Cependant, crédible n’est pas forcément synonyme de véridique. Cela nous amène au deuxième point, le fait que les patients peuvent déformer la réalité de manière volontaire. Les raisons de cette dissimulation ou déformation de l’exacte réalité n’ont pas toujours le même but. Les intentions finales peuvent être classées en deux grandes catégories : la prédation et la protection.

Les mensonges prédateurs sont ceux dont l’objectif est de nuire à autrui, dans le but soit de l’attaquer, soit d’engranger un bénéfice personnel au détriment de l’autre (Ducerf, 2012). En clinique, cela peut se manifester par une instrumentalisation des consultations dans le but d’obtenir un bénéfice sur le plan légal. En effet, les professionnels de la santé peuvent être amenés à témoigner à la demande d’instances légales, à fournir des attestations de suivi ou d’autres constats se basant surtout sur la parole de la personne qui consulte. En plus de devoir rester le plus objectif possible tout en gardant en tête la subjectivité des propos des patients, il est donc capital de considérer que la demande explicite des patients cache parfois un agenda caché. Ainsi, une procédure pénale en cours, un refus de collaboration, une non-autorisation à entrer en contact avec d’autres professionnels du réseau, ainsi qu’une incongruence dans la demande, sont des informations pertinentes qui pourraient nos inviter à une certaine réserve (Newman & Strauss, 2003). S’il est établi que la personne ne dit pas la vérité ou vient avec un motif caché, cela pourrait remettre en question la prise en charge. Le mensonge ne coupe pas forcément le lien thérapeutique mais peut être l’occasion de travailler sur d’autres éléments à l’origine d’une souffrance. Parfois, la mission des professionnels est de transformer la plainte du patient en une demande véri­table de travail psychique sur soi, visant la compréhension de son rôle personnel dans la situation et la prise de responsabilité.

A contrario, les mensonges peuvent avoir comme but de protéger quelqu’un en cachant la vérité ; ce sont les mensonges protecteurs. Ces derniers peuvent avoir pour but de protéger l’ego, l’image, la dignité ou la pudeur chez soi ou chez autrui. D’après plusieurs études, une écrasante majorité des patients auraient déjà menti en thérapie. La motivation des patients à cacher des éléments en psychothérapie concerne la honte et l’embarras dans plus de la moitié des cas, ainsi que le désir d’éviter des émotions non contrôlées (Newman & Strauss, 2003). D’après Banchard et Farber (2016), les patients auraient également tendance à minimiser à quel point ils se sentent mal ou à quel point ils ont des pensées suicidaires. Un autre motif de mensonge protecteur concerne cette fois-ci le thérapeute. En effet, les patients reportent cacher leurs réactions négatives aux commentaires du thérapeute dans le but de protéger ce dernier. Ces éléments soulignent l’importance pour le thérapeute d’aborder les sujets de la sécurité émotionnelle, de la confiance et de la confidentialité tôt dans la relation thérapeutique.

La deuxième composante de la définition de la théorie de la vérité-correspondance est le réel. Dans le cadre du travail de la clinique des violences, il est essentiel d’intégrer des éléments objectifs (tels que des documents attestant une mesure d’éloignement, un jugement du tribunal ou autre) aux aspects subjectifs des violences (le vécu, la souffrance, l’expression des émotions et des sentiments). Ces éléments, de même que le travail avec le réseau et les hétéro-anamnèses permettent une meilleure assise dans le réel et donc, une meilleure prise en charge thérapeutique. En outre, les violences ne permettent pas la posture de neutralité bienveillante habituelle du thérapeute et nécessitent un positionnement de ce dernier contre les violences, impliquant un parti pris qui s’inscrit dans le contexte sociétal. Pour ce faire, la référence à la loi représente une garantie éthique et offre un tiers indiscutable permettant, dans le cadre thérapeutique, de respecter l’altérité des patients sans tomber dans l’autoréférence en ce qui concerne les violences (Girard, Baud, Hanson, & Poujouly, 2004).

Cependant, il est important de noter que la réalité des violences subies n’est pas toujours objectivable. C’est le cas par exemple des violences psychologiques. La distinction entre les niveaux légaux et thérapeutiques est importante. L’absence de preuves lors d’un jugement ne veut pas dire que les événements n’ont pas eu lieu. Le besoin de réparation des victimes passant par une reconnaissance au niveau social et légal n’étant pas toujours possible (p.ex. si les faits sont prescrits), notre travail consistera alors à accompagner les patients même lorsqu’il n’y a pas de reconnaissance au niveau institutionnel. De plus, le lien entre les violences psychologiques et le réel va au-delà du lien à la justice. Lorsqu’une personne subit des violences graves sur une longue période de temps, notamment dans un contexte d’emprise, sa capacité même à percevoir le réel est impactée. En effet, l’isolement, la peur et la perte de l’estime de soi amènent à une confusion des ressentis et des pensées. Ces éléments peuvent amener la personne victime à se demander si ce qu’elle vit est réel et si elle en est responsable (Girard et al., 2004). Il est important de garder en tête ce biais de perception lorsque nous écoutons le discours d’une victime lequel risque d’être teinté de doute de la réalité des violences et de leur impact sur la santé, d’impuissance et de banalisation. La conscience de ce phénomène diminue les risques de contamination du soignant par cette vision altérée et une meilleure prise en charge.

En conclusion, ce questionnement par rapport à la vérité nous renvoie à l’importance d’intégrer des éléments du réel dans notre clinique. Il invite le thérapeute à s’interroger sur les enjeux cliniques et légaux, que ce soit par rapport au but thérapeutique, aux faits allégués et aux opinions exprimées.

Bibliographie :

  • Blanchard, M. & Farber, B.A. (2016). Lying in psychotherapy: Why and what clients don’t tell their therapist about therapy and their relationship. Counselling Psychology Quarterly, 29, 112 – 90.
  • Curtis, D.A. & Hart, C.L. (2019). Deception in psychotherapy: Frequency, typology and relationship. Counselling and Psychotherapy Research, 20(1), 106-115. doi: 10.1002/capr.12263
  • Dike, C., Baranoski, M. & Griffith, E. (2005). Pathological lying revisited. The Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law, 33, 342-349.
  • Duc Marwood, A. & Regamey, V. (2020). L’emprise. Violences et traumatismes intrafamiliaux, 39-63.
  • Ducerf, D. (2012). L’éthique du Mensonge.  Paris : Harmattan.
  • Farber B.A. (2020). Disclosure, concealment, and dishonesty in psychotherapy: A clinically focused review. Journal of Clinical Psychology, 76(2), 251-257. doi: 10.1002/jclp.22891
  • Girard, J., Baud, I.R., Hanson, H.R., & Poujouly, M. (2004). Les violences conjugales : pour une clinique du réel. Therapie Familiale, 25, 473-483.
  • Marc, E. (2008). Connaissance de la vérité et vérité de la connaissance. Gestalt, 34, 11-28.
  • Monroy, C. (2020). L’art du mensonge. Larousse.
  • Newman, C.F. & Strauss, J.L. (2003). When Clients Are Untruthful: Implications for the Therapeutic Alliance, Case Conceptualization, and Intervention. Journal of Cognitive Psychotherapy, 17(3), 241-252.

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Publié par Sandrine Tinland

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