En quoi l’amour conjugal est-il à risque de violences ?

Sandrine Tinland le 16 décembre 2020

Auteur : Dr Emmanuel Escard

L’amour dans le cadre des violences de couple ou intra-familiales est une thématique qui revient fréquemment. Comment peut-elle (ou il) aimer si elle (ou s’il) est violent-e avec sa (son) conjoint-e ou ses enfants ou ses parents ? A la base on est censé se soucier et prendre soin de qui l’on aime et a de la valeur à nos yeux. L’amour est censé souder, protéger le couple et la famille dans la durée et les obstacles de la vie. Mais il peut être aussi bien source de plaisir que de souffrance.

L’amour est le principe qui donne sens à nos vies et à nos engagements, où un autrui à visage humain est sacralisé (L. Ferry).

Encore faut-il préciser de quel amour parle-t-on, et s’il est associé à des aspects passionnels ou non, des facteurs de vulnérabilité et de dépendance (affective, économique etc). Ce concept romantique au niveau conjugal est d’ailleurs très occidental et peut devenir une contrainte sociale si on n’y succombe pas… L’amour n’est en tout cas pas un jeu de hasard, et la déclaration d’amour va le transformer en destin dans nos vies. De quoi dépend notre capacité à aimer et être aimé ? Certain-e-s sont-elles/ils plus doué-e-s pour lier une relation durable pacifiée ?  Comment allier passion et indépendance, le désir de fusion et l’impératif de la liberté individuelle (O. Gazalé) ?

Ambivalence et complexité de l’amour conjugal

La haine est, elle, plus simple à décrire et est à la base une passion, un sentiment qui nous incite à repousser ce qui nous est nuisible. Elle est reconnue dans les relations comme un sentiment immoral et contraire à l’entente entre les hommes et en société, au respect de l’humanité en l’autre. Elle nourrit le fanatisme, la violence et la guerre.

Classiquement la littérature retient 3 sortes d’amour, l’amour Eros (avec une relation charnelle, sensuelle et une jouissance des corps, du don de l’autre), l’amour Philia (lié à un sentiment d’amitié) et l’amour Agapé (amour fraternel et altruiste). L’amour est aspiration au beau et au bien, appelle l‘admiration (en tout cas au départ) et doit concilier des intérêts propres et le souci véritable du bien de l’autre avec une bienveillance réciproque. Personne ne vise initialement l’amour égoïste et possessif qui poursuit l’autre comme un objet à dévorer, amour qui est alors déraison et mépris de l’autre. D’autre part on aime d’autant mieux que l’amour de soi est là, cet amour n’étant pas antithétique à la considération des autres et à la modestie.

Mais l’amour peut aussi favoriser les violences par les contraintes voire l’aliénation qu’il peut provoquer, l’un des protagonistes étant dépossédé de ce qui le constitue au profit de l’autre qui l’asservit. On se donne en location aux autres, avec l’hypothèque d’un espace intérieur. Je consens à exister moins pour que l’autre existe plus… Dans certains cas, les propos les plus insultants et le rejet valent parfois mieux que l’ignorance et l’absence de reconnaissance. Une liaison sentimentale va aussi réduire les possibilités de la vie dans d’autres secteurs.

L’amour naît du désir qui certes est source d’affirmation et de création mais également de manque, de souffrance, d’insatisfaction et de jalousie. Le désir exprime la nostalgie d’un monde plein et inconditionnel, l’homme cherchant la confirmation de sa valeur dans la reconnaissance par l’autre.

L’amour est une promesse de bonheur, celui-ci étant étymologiquement lié au hasard, à la chance et étant associé à un état durable de satisfaction… Comment s’assurer de la maîtrise de ce bonheur alors qu’il ne dépend pas de nous en couple? Le bonheur durable n’est pas dissociable d’une vie vertueuse, aussi fondée sur la raison, et acceptant le renoncement.

L’amour est un idéal non de la raison mais de l’imagination. En ce sens il peut accroître notre puissance mais aussi être une utopie dangereuse menaçant la liberté et la singularité de chacun-e. Il est un engagement censé être responsable qui ne doit pas devenir une servitude.

Certains peuvent le voir comme une illusion, une tromperie, une forme d’épreuve, une erreur des sens qui amène un être à croire qu’il est le seul qu’on puisse jamais aimer… Mais cette illusion remplit une fonction de remplissage de nos désirs et besoins, de protection du désespoir ou du vide de l’existence.

L’amour nous fait retenir surtout chez l’autre ses qualités auxquelles on fait confiance, avec le souhait de renaître, se métamorphoser, d’aimer un mortel comme s’il était immortel. L’amour doit nous élever en élevant l’objet aimé et non pas être un lieu de radicalisation de l’individualisme, d’un amour fusion, égoïsme au carré. Mais ceci reste une croyance, l’amour est une sorte de religion laïque.

Je t’aime est un engagement sur un long terme, une prédiction. Il se conjugue au présent alors que nous y déclinons tout l’avenir. Faire confiance relève d’un pari : c’est conjuguer un savoir à propos d’une personne et une foi que l’on place en elle (Simmel). Nous fantasmons dans l’amour une union où la plénitude et l’éternité seraient enfin promises.

L’amour nous offre l’élan  pour pouvoir endurer la solitude existentielle. Etre bien accompagné c’est voir grâce à l’autre sa puissance d’exister augmenter, goûter la joie de se développer au contact de sa différence, voir le monde avec d’autres yeux que les siens et se sentir autorisé à être soi.

On aime l’image que nous renvoie l’autre et quand la haine s’installe on se sent sali ou dépossédé. Le partenaire hostile devient un « voleur » de beauté et d’idéalisation par son fanatisme qui repose sur l’envoutement de son imaginaire, alors qu’il faudrait toujours considérer l’autre comme son semblable et aimer plus les autres que l’amour… L’amour peut donc rater sa cible, en voulant posséder une liberté comme liberté, rendant l’un otage de l’autre dans une aliénation supposée heureuse.

L’injonction morale du partenaire unique et de s’occuper de ses enfants dans nos modèles est aussi sociale et culturelle. Pourquoi sacraliser l’amour, lui donner un tel privilège moral ? L’insistance sur la monogamie sexuelle dans notre tradition judéo-chrétienne est selon certains auteurs une folie. Egalement méfions-nous des mots employés pour parler de changements de vie (trahison, infidélité…).

Quels sont les remèdes pour un amour « équilibré » ?

« Tu seras aimé quand tu pourras montrer ta faiblesse sans que l’autre s’en serve pour affirmer sa force » (TW. Adorno). Pour aimer quelqu’un il est important que vous soyez l’objet du désir de l’autre et d’apprendre à aimer sans posséder. La jalousie intervient lorsqu’un sujet se sent exclu d’un monde clos auquel il aimerait appartenir. Le regard extérieur va être l’aiguille qui dégonfle les illusions de l’amour. L’amour adulte est délivré de ce besoin d’être rassuré, il n’est pas que dépendance, réassurance ou consolation, mais la rencontre d’une altérité véritable en voyant le monde avec les yeux de l’autre tout en continuant à le voir aussi avec les nôtres. Ouvrir par l’amour son rapport au monde, lieu d’une communication des âmes, expérience personnelle de l’universalité (A. Badiou). L’amour décuple notre puissance d’agir (Spinoza). Pour devenir soi-même il est fondamental aussi de savoir aller contre le désir de celui qui nous aime et de nous en détacher un minimum afin de ne pas en rester prisonnier. « Souviens-toi toujours de ce qui est à toi et de ce qui est aux autres, et tu n’éprouveras aucun trouble » (Epictète).

Un amour n’est pas forcément symétrique. On ne supporte pas que l’un aime plus que l’autre alors que la vie humaine est remplie de relations asymétriques : attention à l’impossible exigence d’exclusivité et de réciprocité. En amour on accorde une valeur à l’objet aimé pour ce qu’il est, son identité singulière, et il devient unique, irremplaçable, source de sens pour notre vie.

Et au final il dépend de nous que notre relation soit un duo ou un duel… (P. Diel).

Applications en médecine de la violence :

L’amour (comme l’attachement en général) ne protège pas des violences conjugales et domestiques, et il peut même les aggraver et les perpétuer. Il est source d’exaltation, d’idéalisation, mais aussi d’aveuglement et d’inquiétude. Le désir nous tire vers la profanation de la dignité de l’autre. Vivre ensemble peut inhiber le désir et il existerait une loi implacable du cycle amoureux, mais il importe de pouvoir se sentir aimé de l’autre même si c’est autrement. Il faut prendre conscience que l’amour est un art (E. Fromm) et relève d’une aptitude que l’on peut entretenir. Une relation d’attention, d’écoute et de soutien est indispensable au bien-être physique et psychique y compris au long de la vie adulte.

Dans la compréhension et le traitement de ces situations, l’exploration des sentiments de l’un envers l’autre sera capitale pour savoir ce qui se joue dans la relation, son mode de fonctionnement, les enjeux et espoirs mis dans celle-ci. L’amour par définition crée une dépendance, ouverture et fermeture d’horizons, et peut être mis en danger par l’extérieur, surtout s’il s’agit d’un couple en dehors d’une certaine homogénéité sociale.

En l’absence d’admiration, ou au minimum de respect de l’autre avec la nécessité de le laisser respirer et un minimum d’autonomie, l’amour peut devenir menaçant, invalidant. De même s’il est déconnecté d’un réel par un idéal aveuglant.

Bibliographie :
L'amour. Collectif. Sciences humaines éditions, 2016.

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Publié par Sandrine Tinland

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