Du regret d’être mère au mouvement “Childfree”

Sandrine Tinland le 7 juin 2021

Auteur : Dr E. Escard

De manière récente dans l’histoire de l’humanité et des couples et des familles, de plus en plus de femmes revendiquent le choix de ne pas avoir d’enfants. Ces adultes qui ne veulent pas d’enfants font face à une pression sociale majeure prônant en sens inverse la parentalité comme valeur idéale et se sentent montrés du doigt et/ou stigmatisés. Cette tendance à la non-parentalité assumée ainsi que le désir de reconnaissance de leurs autres besoins  (recherche du bonheur, responsabilité individuelle,  performance professionnelle, etc.)  peut être source de conflits et de violences conjugales voire domestiques, de conflits avec les institutions garantes de la protection des enfants et même de l’ordre public.

Depuis une vingtaine d’années, des psychologues et sociologues s’intéressent aux frustrations créées par la maternité et la prise en charge des enfants.

Dans un premier stade, on retrouve la revendication du droit des mères (et futures mères) à être imparfaites face à des normes du sans-faute oppressantes, anxiogènes véhiculées par les médias, les réseaux sociaux ainsi que nos proches. Dans une société nataliste prônant la parenté comme source de joie et d’accomplissement, comment déculpabiliser les mères soumises à des pressions énormes ?  Les femmes ne peuvent pas être réduites à leur corps et l’amour de l’enfant  n’est pas instantané. « Faire le parent » est un métier qui nécessite l’acquisition de compétences, mais en pratique la mère vénérée enceinte est souvent en partie délaissée avec peu d’aides après le congé maternité quand il faut reprendre le travail…

La mère exemplaire est porteuse de la maternité totale, 100% de ses besoins devant être centrés sur les enfants sous peine qu’ils développent des troubles de l’attachement, de développement etc. Elle sera admirée si ses enfants sont doués, précoces, p. ex s’assoient, marchent ou parlent le plus tôt possible comme dans une course à la performance.

 A un autre stade de reconnaissance voire de revendication, le regret d’être mère est un sujet complexe et tabou.  Ce sujet a été étudié par une sociologue Orna Donath en Israël en 2015 à partir de 23 mères dans ce cas. Dans la définition, il ne s’agit pas d’un regret simple suite à un épuisement (burn-out maternel), des difficultés, mais clairement des mères pour lesquelles la maternité est source de déception et de malheur, et « que si c’était à refaire elle ne le referait pas ». Par la suite, un mouvement dans ce sens est né en Allemagne sous le hashtag « regrettingmotherhood » et il était estimé qu’environ 5% des mères regretteraient d’être mère. Pour les hommes le sujet n’est même pas abordé dans la littérature, en tout cas on ne leur impose pas d’être comblés par la paternité, mais plutôt par leur travail.

Il s’agit souvent de mères ambivalentes au départ, avec un conflit entre la scène sociale et leur vécu intrapsychique, et souffrant encore plus du mythe de la mère parfaite. Elles aiment leurs enfants tout en regrettant de leur avoir consacré tant de temps au détriment de leur vie de femme ou globale. Elles peuvent regretter d’avoir eu un enfant avec tel père (notamment si elle se retrouve seule à s’en occuper ce qui est de plus en plus fréquent), le peu de gratitude des enfants, leur carrière et vie sociale brisée. Pour elles, la mère heureuse est une mystification.

Pourtant ces femmes qui regrettent et l’affirment suscitent la colère, elles sont considérées comme anormales, défaillantes ou égoïstes, immorales comme d’ailleurs les mères « monstrueuses » qui abandonnent leurs enfants (contrairement aux hommes qui eux paient une pension alimentaire…). La liberté de choisir reste encore illusoire en matière de maternité contrairement à beaucoup d’autres domaines qui ont évolué.

Les outsiders de la parentalité sont parfois appelés les SENVOL (sans-enfant volontaire). Ils considèrent que la maternité est une aliénation. Parmi eux, on retrouve des femmes et des hommes exerçant des professions qualifiées, des artistes et des personnes engagées contre les normes sociales et de genre.

Le mouvement No-kids ou Chidfree est né aux USA dans les années 1970. En 1972 a été créé en Californie l’Organisation internationale des non-parents et en 1984 l’association No kidding ! International. Ce mouvement essaie d’être entendu pour que les adeptes de cette nouvelle valeur ne soient pas stigmatisés.

Nous ne pouvons que nous attendre à une augmentation de l’ampleur de ce mouvement à l’heure où les revendications antinatalistes ou dénatalistes prolifèrent pour des raisons démographiques et écologiques, avec de probables violences agies de personnes radicales pour ou contre cette conviction. Mais les non-parents ne sont pas exempts de contradictions non plus, et il faut respecter que le désir des uns soit le non-désir des autres… 

Bibliographie :
BENHAIM M. L’ambivalence de la mère. Eres, 2012.
DEBEST C. Le choix d’une vie sans enfant. PU Rennes, 2014.
DONATH O. Le regret d’être mère. Odile Jacob, 2019.
GOTMAN A. Pas d’enfant: la volonté de ne pas engendrer. Eds de la Maison des sciences de l’homme, 2017.
GUERITAULT V. La fatigue émotionnelle et physique des mères : le burn-out maternel. Odile Jacob, 2008.
JOUBERT L. L’envers du landau : regard extérieur sur la maternité et ses débordements. Tryptique eds, 2010.  
RINALDI R. Eloge des mères imparfaites. Sciences humaines Eds, 2019. 
THERIZOLS AC. Le regret d’être mère: cri du cœur ou provoc ? Le Cercle psy 24, 2017:30-33. 
THERIZOLS AC. No-kids: contre l’injonction reproductive. Le Cercle psy 32, 2019:30-31. 
VALLEE E. Pas d’enfant pour Athéna. MJW Fedition, 2020.

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Publié par Sandrine Tinland

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