L’autorité et le pouvoir sont-ils si néfastes ?

Sandrine Tinland le 5 octobre 2021

Auteurs : Marie Beroud, Catarina Pereira, Dr Emmanuel Escard

Dans la cadre des violences domestiques, une intention de pouvoir et de domination est fréquemment retrouvée chez les auteurs et des sentiments de contrainte et de danger chez les victimes (Bureau de l’égalité hommes-femmes et de la famille, 2018)  Ce pouvoir et cette violence qu’exercent les auteurs de violences peuvent aller jusqu’au meurtre de la victime. En Suisse, dans 60% des cas d’homicides, la victime connaissait son meurtrier et dans presque un quart des cas, victime et auteur étaient dans une relation de couple actuelle ou passée (Office fédéral de la statistique, 2018). Cette apparente acceptation de situations inadmissibles par les victimes questionne régulièrement les professionnels de la santé et l’entourage des victimes. Il est important d’explorer ce qui légitime ce pouvoir et ces abus, cette passivité de surface. Pourquoi les victimes peinent-elles à se protéger de manière efficace ? Derrière cette constatation peuvent se retrouver des phénomènes d’emprise, la faiblesse, l’ignorance (des limites et ressources), la fascination, la crainte voire la peur de la victime.

Cette domination exercée par les auteurs de violence doit être distinguée de l’autorité. Afin d’éviter une polarisation extrême par rapport au concept de l’autorité, tels qu’une confiance aveugle ou au contraire un rejet total, il est nécessaire de définir ce concept. L’autorité est la capacité d’exercer un pouvoir (qui a un impact sur la vie des autres) et de le faire respecter par autrui. Cependant, elle a des limites et nécessite d’être définie dans un cadre donné. Elle se distincte donc de la domination qui implique de la violence et réclame une soumission parfois totale. Dans l’autorité, les sujets obéissent plus par respect que par contrainte. Ce concept est donc indissociable de l’estime que l’on porte à celui ou celle qui s’en réclame (Arendt, 1972). L’autorité fonctionne s’il y a confiance, fiabilité, loyauté, cohérence, le dépositaire de l’autorité faisant ce qu’il dit… Un de ses buts est la protection du groupe et des sujets vulnérables, comme dans l’autorité étatique et parentale. Le respect de l’autorité est nécessaire pour créer une société et l’obéissance garantit à tout un chacun de rester intégré dans la communauté, le groupe.

Néanmoins, l’obéissance ne devrait pas prévaloir sur la responsabilité de tout citoyen et la question se pose de savoir si l’obéissance à un pouvoir injuste est toujours un devoir, ou si la résistance à ce type de pouvoir n’est pas, dans certains cas, un droit et même un devoir. Un tyran n’a de puissance que ce qu’on lui donne et cela reste parfois une énigme. Ce pouvoir ne peut s’exercer qu’avec un certain consentement dont les motifs ne sont pas tous d’ordre rationnel. Dans le cadre des violences domestiques par exemple, il est important de ne pas négliger la part du lien émotionnel et affectif qui existe entre les victimes et auteurs.

La légitimation d’un pouvoir, y compris abusif, peut se fonder entre autres sur la coutume, la croyance en un caractère sacré, la confiance aveugle accordée à un individu. La vigilance doit rester de mise pour prévenir les dérives du pouvoir et garantir une liberté préservée, avec une possible libre expression des désaccords et d’une opposition. En effet, il est important que le pouvoir de chacun soit exprimé dans des limites qui permettent un équilibre. Quand, par volonté de pouvoir, une personne tente de dominer autrui, les moyens de la violence sont souvent utilisés. Le déséquilibre résultant crée une injustice qui est le plus souvent caractérisée par une impossibilité de dialogue entre les partis. Lorsqu’il y a une impossibilité de dialogue, la lutte devient nécessaire. Le conflit est ainsi parfois plus démocratique que le consensus… Et le recours à la violence par celui qui détient le pouvoir peut être en fait un aveu de faiblesse.

Contrairement à la force s’exerçant dans la lutte et permettant le règlement du conflit, la violence entraine un dérèglement de ce dernier en enrayant sa fonction qui est l’élaboration entre les adversaires de relations justes. La violence n’est donc pas la solution mais le problème et il est intéressant de retenir le principe d’efficacité de la stratégie non-violente, qui stipule que les moyens mis en œuvre doivent être cohérents avec le but, la fin.

L’objectif des pouvoirs publics, dans une société démocratique, est de défendre l’ordre public, de même que la sécurité des personnes. Pour répondre à sa mission, la police a le droit et même parfois le devoir d’exercer une contrainte légale – littéralement une « contrainte par le corps » sur les individus qui troublent gravement l’ordre public. Le but ici étant de mettre ces individus « hors d’état de nuire »,  en allant jusqu’à utiliser la menace ou faire usage d’armes à feu. Cette utilisation de la violence ou de l’intimidation que fait la police dans ce contexte, répond à sa mission de protection de la population. Il est essentiel de faire la différence entre une police armée et la présence d’armes à feu sur le lieu du domicile dans le milieu civil. Dans ce dernier cas, cet armement est un facteur de risque important et peut être utilisé comme moyen de menace, de domination ou de vengeance.

Tout comme pour les pouvoir publics, il existe dans le domaine médical, des situations de contrainte justifiées et encadrées par la loi. Elles sont principalement de deux types. Premièrement, les contraintes de liberté de mouvements, comprenant par exemple le cas des placements à des fins d’assistance (PAFA). Secondement, les cas de traitement sous contrainte, où la personne est traitée contre sa volonté. Les sédations pharmacologiques en sont un exemple. Dans ces deux situations le but est la protection de la personne (y compris d’elle-même) et/ ou de tiers.

Cependant, des violences non légitimes risquent d’exister partout où il y a du pouvoir, les milieux de la police et de la santé ne faisant pas exception. Un pouvoir trop concentré est généralement dangereux et nécessite des mesures préventives afin d’éviter les abus d’autorité. C’est pourquoi dans les démocraties représentatives, les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont séparés. Dans le domaine médical, il existe également des garde-fous. Pour reprendre l’exemple des PAFA, le médecin en charge de ce placement ne doit pas connaitre la personne placée en dehors du cadre professionnel, ces placements sont limités dans le temps et un recours est possible. Il est toujours bon de rappeler le droit à être informé et que le principe du consentement libre et éclairé prévaut dans la grande majorité des cas.

La justice, s’appuyant sur l’autorité, rend possible l’équilibre entre des forces opposées, le respect des droits et devoirs de chacun. La fonction de la justice n’est pas de punir par des châtiments mais de juger un délit et de protéger la société. Cependant, pour éviter les dérives, les citoyens ont un rôle important à jouer et ils doivent questionner l’autorité et la juger régulièrement.

Principes et adages en médecine de la violence:

Les rapports de pouvoir sont inévitables au sein des couples, des familles et de la société. L’autorité l’est également et devrait être mise au service de toutes et tous, notamment des plus vulnérables (c’est le cas du pouvoir médical ou de la police p. ex). Elle se différencie d’un rapport de domination qui a pour but d’asservir l’autre et d’établir son empire, son emprise. Il est important, en pratique clinique, d’en faire la distinction et de ne pas tout résumer à de la violence ou de l’abus. Il faut faire attention dans nos prises en charge à valoriser autant que possible les autorités légitimes (p. ex le rôle de l’autre parent, de la police ou de la justice…). Dans le cas de séparation par exemple, il est bénéfique d’encourager un respect mutuel de l’autorité parentale entre les ex-conjoints, en distinguant bien la relation de couple qui se termine à la relation de coparentalité, qui elle continue d’exister même après une séparation. Il est important de favoriser le dialogue défini par l’écoute et le respect du discours de chacun  ainsi que de faire la différence entre un conflit et des situations de violence le plus souvent asymétriques.

Les rapports asymétriques sont un facteur de risque pour les violences mais ne sont pas problématiques en soi. Dans les relations parents-enfants par exemple, d’autant plus quand les enfants sont petits, il est normal que les parents exercent de l’autorité sur les enfants (et non pas de la domination). Le but de cette autorité est la sécurité et le bien-être de l’enfant. Si elle peut amener à devoir utiliser des contraintes physiques – en cas de danger imminent par exemple-  cela est bien à différencier de la violence physique qui a pour but de faire mal, de punir et/ou de dominer l’autre. Cette autorité se fait dans un cadre et contexte donné. Il est normal qu’elle s’allège proportionnellement au niveau d’indépendance des enfants et en fonction des normes en vigueur dans le lieu de résidence.

Des rapports de pouvoirs asymétriques sont également présents dans le milieu professionnel où des situations de violences peuvent apparaitre. Cependant, tout comportement contrariant n’est pas du mobbing. Des conditions de stress et/ou de surcharge de travail peuvent mener à un manque de diplomatie par exemple. Dans un cadre hiérarchique, il est normal que les relations soient de type vertical, où les supérieurs donnent des directives et les font appliquer. Ceci est à distinguer de la violence. Cependant, certains éléments tels que l’aspect humiliant, dégradant et répétitif des comportements contrariants, ainsi que la mise à l’écart d’une personne doivent nous mettre en alerte. Il est important d’être ni dans la banalisation de situations problématiques ni de dramatiser les conflits sains.

Références bibliographique :

  • Arendt, H. (1972). La crise de la culture. Paris: Gallimard.
  • Bureau de l’égalité hommes-femmes et de la famille. (2018). Violence au sein du couple et ses impacts sur la famille: Concept d’action du Conseil d’Etat pour le canton de Fribourg. Bureau de l’égalité hommes-femmes et de la famille BEF. https://www.fr.ch/sites/default/files/2018-08/concept_violence_au_sein_du_couple_conseil_detat_juin_18.pdf.
  • Clément, E., Demonque, C., Hansen-Love, L., & Kahn, P. (2000). La philosophie de A à Z. Paris : Hatier.
  • Garnier, A. (2007). Nouvelles figures de l’autorité dans les relations parents-enfants. Thérapie Familiale, 28, 139-152. https://doi.org/10.3917/tf.072.0139
  • Hirigoyen, M. F. (2005). Femmes sous emprise: les ressorts de la violence dans le couple. Saint-Armand-Montrond : Oh! Éditions.
  • Julien, D., (Dir.) & Emma, T. (Dir.). (2018). Petit Traité des Valeurs. Paris : Les éditions d’Ithaque.
  • Marzano, M. (Dir.). (2011). Dictionnaire de la violence. Paris : PUF.
  • Muller, J. M. (2005). Dictionnaire de la non-violence. Gordes : Les Editions du Relié.
  • Office fédéral de la statistique. (2018). Homicides enregistrés par la police 2009-2016 Dans la sphère domestique et hors de la sphère domestique | Publication.
  • Office fédéral de la statistique. https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/catalogues-banques-donnees/publications.assetdetail.4262025.html

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Publié par Sandrine Tinland

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