Comprendre et traiter la jalousie amoureuse pathologique

Sandrine Tinland le 24 septembre 2021

Auteur : Dr Emmanuel Escard

La jalousie amoureuse est source de grandes souffrances tant au niveau individuel, que conjugal et familial. Elle peut amener à des violences auto et hétéro-agressives destructrices voire mortelles. Les professionnel-le-s de la santé prennent en charge des personnes qui en sont victimes, mais aussi des sujets jaloux qui en souffrent et souhaitent changer leur comportement.

Sur le plan médical il importe d’emblée de bien distinguer une jalousie normale, d’une jalousie morbide. Parmi celle-ci, on peut en distinguer de différents degrés, réactionnelles à une situation anormale, ou sur un registre obsessionnel voire délirant. La jalousie morbide existerait dans 15% des situations de violences conjugales et serait le motif de 20% des cas d’homicide conjugal (avec 10 hommes auteurs pour 1 femme). Le délire de jalousie ne représenterait qu’une petite fraction des cas (0,5 à 1% de la population psychiatrique serait concernée). 

Il est important en médecine et psychiatrie d’éliminer d’abord une cause organique ou toxique à une jalousie pathologique apparue récemment (ce qui correspondait auparavant au tableau du syndrome d’Othello). Il peut s’agir de séquelles d’AVC, de traumatismes crâniens (notamment avec une atteinte frontale), d’une manifestation de maladies neurodégénératives comme la sclérose en plaques, la maladie de Parkinson. Des toxiques et médicaments peuvent favoriser ce type de comportement (alcool, amphétamines, cocaïne, anti-parkinsoniens…). 

L’approfondissement des circonstances, de l’ampleur et du sens de la jalousie est primordiale.

Le sujet jaloux peut avoir été victime de mensonges, tromperies, duperies. Face à  cela il va être désillusionné, déçu, se sentir exclu, abandonné, trahi. Cela peut être vécu comme la répétition d’une scène traumatique ou un moment de désorganisation psychologique et de souffrance narcissique qui le met en état limite. Il ne restera que son imagination pour ne pas être hors-jeu, hors-lien, il va devenir un rival pour exister. Son monde n’est plus serein, et il va développer des compétences dans un travail du doute, d’enquête, avec une finesse d’observation. La recrudescence de son emprise, sa honte et parfois sa haine vont au contraire défaire le lien qu’il tente de sauver.

Un effondrement dépressif peut survenir, avec un trouble du sentiment d’existence. La jalousie désocialise et fait perdre les projets et les limites.  Elle est décrite comme une passion triste par lequel se décline les figure du manque (de l’objet, à être, à jouir, à savoir), l’autre n’est plus reconnu, a tellement changé.

La négativité va pouvoir amener à des passages à l’acte destructeurs pour soi ou les autres : fuite de la maison, multiplication des rencontres passagères, dépenses inconsidérées, idées suicidaires, attitudes dominatrices (p.ex au niveau sexuel), traque et tyrannie, rancune et haine de l’autre qui devient son débiteur avec idées de vengeance. 

Les médecins de premier recours, psychiatres et psychologues qui reçoivent des personnes victimes ou auteurs de jalousie maladive doivent pouvoir explorer les dimensions et l’expérience de cette jalousie, ses conséquences sur la santé et les risques de ces situations. L’intervention thérapeutique pour les auteurs se fait au niveau individuel, mais aussi systémique, en tenant compte des facteurs d’environnement, socio-culturels, et de l’attitude des victimes. Un traitement anti-dépresseur, voire neuroleptique peut être nécessaire, de même que le traitement d‘addictions. La psychothérapie va pouvoir explorer des pistes de travail et rechercher ce qui provoque ce sentiment douloureux d’un amour inquiet. Le sujet jaloux présente en effet souvent des carences, frustrations et vulnérabilités avec des angoisses de perte, d’abandon, persécutoires, des idéaux et un sens de la loyauté et du désir en dehors de la réalité. Un travail de deuil et de ré-enchantement du lien et de ré-affiliation sera nécessaire pour la co-création d’une nouvelle relation respectueuse.  

La jalousie pathologique peut bien souvent être traitée, et la crise passée être source de ciment pour le couple. Chacun-e pourra reconnaître les qualités de son/sa partenaire et ce que lui apporte la relation, avec un respect des territoires et identités, dans une exclusivité amoureuse et affective à définir.  L’amour est toujours de l’imaginaire, et une passion idéalisée qui peut être tuée par la routine contre laquelle il faudra lutter… 

Bibliographie :

De Singly F. Les sociologies de l’individu. Armand Collin, 2009.

Pasini W. La jalousie.  Odile Jacob, 2006.

Raoult PA. Comprendre et soigner la jalousie. Dunod, 2017.

Ronin B. Actualités du concept de jalousie morbide. Médecine humaine et pathologie. 2012. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00744478

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Publié par Sandrine Tinland

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