L’auto-manipulation mentale : une violence envers soi qui peut favoriser et maintenir les violences subies et agies

Sandrine Tinland le 7 avril 2021

Auteur : Dr Emmanuel Escard

La manipulation est un fait important de la vie en société. Elle est bien connue au niveau interpersonnel, social et collectif. Elle est de plus en plus reconnue comme une violence psychologique, voire morale, alors que les techniques d’influence, de motivation, de persuasion, de séduction sont plutôt connotées positivement dans la vie conjugale, familiale et sociale.

Tous manipulés, tous manipulateurs ? Il ne s’agit pas forcément de tricher et mentir sans scrupule, mais aussi d’« enrober »  les choses pour rendre la cause plus attractive (cf la théorie du nudge). La manipulation commence quand il y a une volonté de prise de contrôle de l’autre, de domination. Ce mécanisme est bien décrit dans des ouvrages variés sur les pervers narcissiques, l’emprise sectaire, l’hypnose, la publicité mensongère, les théories du complot, la propagande et le conditionnement des dictatures etc. Et il est même présent dans les recherches académiques…

Il y a beaucoup de dissonances cognitives dans la manipulation. Celles-ci peuvent être utilisées par nous-mêmes contre nous-mêmes. L’art de se manipuler tout seul est une compétence apprise. On va reproduire des comportements irrationnels, irréalistes, injustes et inefficaces qui vont par exemple parfois maintenir les personnes victimes et auteures dans une relation violente, toxique.

Différentes stratégies biaisées vont être utilisées et nous allons interpréter le réel pour qu’il corresponde mieux à nos croyances. Ceci a bien été étudié en psychologie sociale (illusion de la corrélation, effet de halo, théorie de l’interprète, biais de confirmation et d’intentionnalité, influence de la norme créée par le groupe…).

Pour sortir les protagonistes des violences conjugales, le thérapeute doit tenir compte de ces freins à une bonne évolution de la situation (p.ex que le couple se sépare si rien ne change après un certain temps).

Cela passe par une 1ère étape de reconnaissance de cette auto-manipulation délétère puis une étape de développement d’un sens critique afin de résister aux propositions, décisions (ou non-décisions) trompeuses.

Bien sûr plus on s’y prend tôt et mieux c’est, l’école jouant un rôle capital dans cette révolution pédagogique nécessaire pour repérer les manipulations d’où qu’elles viennent. L’acquisition de compétences de cognition sociale se fait progressivement pour mieux cerner les autres et nous-mêmes. Dès l’âge de 4 ans par exemple, les enfants seraient capables de comprendre le concept de fausse croyance. Par la suite, vers 7-8 ans, ils auraient la capacité de se représenter que les autres fonctionnent différemment d’eux, avec une possible utilisation du mensonge, de l’ironie, de l’empathie pour arriver à leurs fins, ceci étant amplifié à l’adolescence… Ces capacités de manipulation seraient moins développées chez les personnes présentant un trouble du spectre autistique alors que la schizophrénie serait plutôt caractérisée par une surutilisation de celles-ci (troubles interprétatifs, éléments délirants trompant la personne voire les autres…).

La prévention de cette auto-manipulation chez l’adulte dans notre pratique passe entre autre par un travail thérapeutique sur l’affirmation de soi, la confiance en soi, l’engagement au présent face à nos problèmes sans procrastination et en donnant moins de place au passé qui peut nous bloquer.

Bibliographie :

Numéro spécial Sciences humaines, La manipulation : pourquoi sommes-nous tous influençables ?, déc. 2016, 287, 28-51.

Joule RV, Beauvois JL. Petit traité de la manipulation à l’usage des honnêtes gens, PUG, 1987. 

Carré C. L’auto-manipulation : comment ne plus faire soi-même son propre malheur ? Eyrolles, 2012.

Eiguer AS. Le pervers narcissique et son complice, Dunod, 2012.

Guegen N. Psychologie de la manipulation et de la séduction, Dunod, 2014.

Rinaldi R. La cognition sociale : comme un livre sans fin. Le Cercle psy, 2017, 23, 70-75.

 

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Publié par Sandrine Tinland

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