Dans les situations de violence, sommes nous libres ou contraints ?

Sandrine Tinland le 22 février 2021

Auteur : Dr Emmanuel Escard

La question de la liberté de la personne auteure de commettre ou non des violences, et de la personne victime de prendre des décisions pour s’en protéger et ne pas prendre de risque pour elle et ses enfants est récurrente dans notre pratique.

La grande majorité des adultes auteurs de violence sont reconnus responsables de leurs actes et les adultes victimes ont la plupart du temps leur discernement par rapport aux conséquences et aux mesures de protection à mettre en place. De plus un mineur ou un adulte considéré comme partiellement ou totalement irresponsable n’est-il pas libre dans une certaine mesure de commettre ou non ces actes ?

L’homme est libre car il est capable du bien et du mal alors que l’enfant est un être sous influence. Le criminel fait sciemment mauvais usage de sa liberté et le coupable pense égoïstement pouvoir se soustraire à l’universalité de la loi.

L’individu est censée construire sa liberté, et c’est avec maturité qu’on accède à l’autonomie. La liberté est en apparence une expérience pour chacun d’entre nous aussi familière qu’indiscutable. Elle est certes limitée par les lois et les règlements mais les transgressions sont aussi la preuve de notre liberté. La liberté intérieure se situe à un autre niveau, avec la recherche d’une indépendance et la capacité morale de se déterminer en suivant les seuls conseils de la raison et de l’intelligence non dévoyée par la passion (mais… eux-mêmes influencés par l’extérieur). La liberté éclairée et inclinée par la connaissance du bien serait l’idéal à atteindre.

JP Sartre disait : « Tu n’es rien d’autre que ta vie » ou « On ne se possède que si l’on se créé ».

La liberté transforme la contrainte en consentement, donc il faut plutôt la chercher dans une certaine nuance ou qualité de l’action (H. Bergson). C’est devenir ce qu’on est, aimer ce qu’on devient.

Le fruit de notre liberté, véritable éthique de la vie vivante, est la reconnaissance de l’égalité d’autrui, la modestie, la possibilité de réconciliation, d’universaliser le sentiment de culpabilité vers les plus vulnérables.

Etre libre c’est pouvoir se consacrer à ce qui nous importe le plus

Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et c’est la loi qui libère (H. Lacordaire). La loi déclare injuste et laide toute tentative pour dépasser le niveau commun qu’on appelle injustice. Le droit est un équilibre entre liberté et contrainte (E. Kant). La contrainte (à ne pas confondre avec l’obligation qui implique un choix volontaire) ne s’oppose pas forcément à la liberté, elle peut même en être la condition, la liberté absolue annulant à terme toute possibilité de liberté. Un sujet autonome doit être capable de s’imposer lui-même des contraintes morales d’origine externe et interne. Il ne sera privé de sa liberté que si on l’empêche de choisir l’option qu’il préfère, une porte ouverte possible. Mais la liberté sera non-domination si les droits fondamentaux sont garantis et si nous avons la capacité d’opter pour une solution, dans un système démocratique. La liberté peut être morte de la peur de mourir, comme le montre partiellement la pandémie actuelle…

L’autonomie était jadis pensée comme la solution ; elle se révèle le problème par l’excès d’individualisme. Pour être libre, la conscience ne doit pas être gangrénée par le solipsisme et il faut se connaître donc se mettre à l’épreuve.

Il y a une pathologie de la liberté quand les individus souffrent car non reconnus dans les 3 grandes sphères de la famille, de la  société civile et de l’Etat. La réalisation de l’individu ne se trouve pas uniquement dans le droit ni la morale mais dans cette reconnaissance capitale.

La vulnérabilité des personnes rend le consentement incertain, voire impossible. Tous les individus ne sont pas dotés d’une solide capacité d’autonomie. La liberté est aussi limitée par la « propagande » qui modèle l’imaginaire collectif, par un pouvoir hypertrophié par les moyens techniques, visant la domination des corps et esprits à un certain niveau. On constate un déploiement médiatique de certaines valeurs dans l’air du temps et des décideurs, avec une disqualification de la contestation sociale et politique et une augmentation de l’emprise sur les ressources et les esprits. On peut prendre pour exemple  le mensonge du politiquement correct, forme larvée de totalitarisme de la pensée, ou les sciences du management à outrance, vaste ensemble de techniques potentielles de coercition (par des process, reporting, key performance indicators…) idolâtrés. Ces vices de la raison instrumentale peuvent être sources d’injonctions paradoxales à atteindre plus d’objectifs avec des moyens de plus en plus réduits. L’excès de rationalité aboutit à la plus kafkaïenne irrationalité : le sacre des simulacres ( J. Baudrillard). La liberté n’est encore possible qu’au prix d’une rébellion de chaque instant contre les pronostics.

L’aliénation fait se sentir autre que soi, avec une perte ou un sacrifice de soi, on devient étranger à soi-même. C’est la victoire de la négation de soi dans un moule tyrannique (M. Terestchenko). Cette habitude amène l’indifférence, la lassitude et l’ennui et il faudra mettre en œuvre la désautomatisation psychique et la décontamination morale pour s’en extraire (P. Sloterdijk). La distraction est parfois aussi une aliénation. Le tranquille désespoir qui accompagne l’aliénation de nos contemporains est dû au fait qu’ils croient honnêtement que nul choix ne leur ait laissé selon HD Thoreau…

La liberté ne consiste pas seulement à vouloir mais aussi à savoir ce que nous faisons. Mais nos comportements sont parfois déterminés par des causes qui nous échappent. La liberté est-elle un leurre ayant pour fonction de nous brider dans notre liberté ou de venir masquer notre irréductible complexité (JP Sartre) ? Il n’y a de liberté et d’autonomie que par et dans l’autolimitation. La servitude est témoin de l’impuissance humaine à diriger ou réprimer ses affects. Etre fort c’est étendre sa puissance d’agir en s’engageant, là où la servitude des habitudes soufflent le vent contraire de l’immobilisme.

La liberté se meut dans la sphère du probable (JP Sartre). Mais choisir, c’est tuer (C. Lanzmann) : la possibilité de choisir a un coût, et on doit anticiper le regret des opportunités perdues.

Le plus dur est d’être capable d’agir en son nom propre, de penser par soi-même, sans se laisser influencer ou dominer par les autres : c’est un acte de présence au monde, de responsabilité, d’individuation (permettant de former un sujet éthique). Et dans l’idéal il faut agir de telle façon que les effets de nos actions soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre (H. Jonas)…

Principes et adages en médecine de la violence :

Dans notre modèle de prévention et de traitement des violences, nous partons du principe de responsabiliser les patient-e-s sur leurs actes violents ou de protection, qu’ils soient victimes ou auteurs de violence. Mais sont-ils vraiment libres ?

La liberté d’être libre, soit la capacité de commencer quelque chose de neuf par l’action et la délibération collective, nécessite d’être délivré de la peur mais aussi du besoin. Cela prend du temps et nécessite d’identifier aussi les facteurs systémiques en jeu, et beaucoup de ressources multisectorielles.

La liberté seule ne suffit pas, comme on le constate dans la sexualité acceptable qui implique aussi égalité et réciprocité !

La médecine et les thérapies peuvent rendre un peu plus libres en aidant à prendre des décisions utiles, en limitant les violences agies et subies. Mais dans la vie réelle, la reconnaissance par ses pairs et des ressources financières satisfaisantes vont jouer un rôle majeur dans la possibilité de faire des choix éthiques pour soi-même et les autres.

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Publié par Sandrine Tinland

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