Les théories du complot, une forme de violences psychologiques à grande échelle portant atteinte à la santé

Sandrine Tinland le 22 septembre 2022

Auteur : Dr Emmanuel ESCARD

L’OMS demande aux professionnel-le-s de la santé de se positionner contre les facteurs sociaux et culturels et les croyances favorisant les violences.

Dans la littérature scientifique, de nombreux articles publiés depuis deux ans portent sur les racines, mécanismes et notamment les effets sur la santé globale et les démocraties, des théories du complot. Parmi celles-ci, en effet, certaines ont un impact direct sur la santé des individus, comme cela a été rapporté sur des sujets aussi variés que le VIH, la COVID, les vaccins, les antidépresseurs, le changement climatique, l’immigration, le véganisme, les théories du genre et les IVG… A l’extrême, elles peuvent amener à des guerres comme lors de la  montée du nazisme et de la justification des opérations spéciales en Ukraine.

Certains appellent notre époque celle de l’ère de la post-vérité. Ces théories qui partent du principe qu’il existe des acteurs secrets, puissants et malveillants qui défendent leurs intérêts au détriment des autres, foisonnent ces dernières décennies, grâce aussi aux nouveaux moyens de communication et à internet, même si elles ont historiquement toujours existé (bien connues dans la Rome ancienne p.ex.).

Elles prospèrent dans des moments de crise, notamment avec l’aide de leaders ou groupes connus pour être autoritaires, peu rationnels, radicalisés, sachant discréditer les cibles et mobiliser les émotions. Elles peuvent justifier voire moraliser l’hostilité intergroupe, en attribuant la faute aux autres, soudant une population hétérogène qui cherche une stratégie pour lutter contre une situation anxiogène, incertaine, menaçante. L’effet de ces théories, au lieu de résoudre les problèmes, favorise à l’inverse, l’établissement de barrières à la résolution des conflits, le renforcement des colères et des réponses violentes à l’égard d’autres groupes, la baisse de confiance vis-à-vis des politiques et un abstentionnisme croissant lors de la participation aux votes. Cette malhonnêteté intellectuelle et morale peut rassurer momentanément ceux qui ressentent une perte de contrôle sur leur vie et environnement et qui ont besoin d’entendre que tout est intentionnel et non arbitraire. De plus, ces théories ont tendance à se gonfler elles-mêmes dans une glorification du groupe avec un narcissisme collectif qui se moque de la vérité et devient même sceptique de la science voire bascule en faveur de l’anarchie, de l’extrémisme. Ce qui compte alors, c’est surtout la force d’une union contre les autres, avec ses propres stratégies de manipulation.

Si certaines de ces théories ne créent pas de victimes (p.ex., théories sur les extra-terrestres déjà là ou que les hommes ne sont jamais allés sur la Lune), d’autres sont très délétères et peuvent causer des morts et blessés par milliers voire millions. En tant que professionnel-le-s de la santé, nous devons rester vigilants et rationnels par rapport à ces théories qui peuvent influencer nos patient-e-s soit en tant qu’acteurs soit en tant que victimes, avec les discriminations et préjudices qui vont avec.

Bibliographie

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Publié par Sandrine Tinland

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