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Le suicide forcé dans le contexte conjugal

Synthèse : Dr E. Escard.

Le thème du suicide forcé comme forme de féminicide indirect vient au devant de la scène médiatique suite à la parution récente d’un livre écrit par une journaliste d’investigation, Michelle Fines (« Les mots qui tuent : autopsie du suicide forcé »). Cette journaliste avait particulièrement étudié les femmes victimes de Bertrand Cantat. Elle parle d’un crime (presque parfait) par procuration où la victime est l’auteur sans indice ni témoin.

Ce sujet dont on parle encore peu en Suisse dans les milieux professionnels, a été particulièrement approfondi en France voisine en 2019 lors du Grenelle contre les violences conjugales qui a abouti pour la 1ère fois en Europe à l’inscription de la notion de suicide forcé dans la loi pénale, comme forme aggravée du harcèlement moral dans le couple (lui-même reconnu depuis 2010), passible de 10 ans de prison et 150 000 € d’amende. Les autres articles de loi potentiellement concernés ne sont en effet pas utilisables dans ces circonstances (homicide direct ou par négligence, provocation au suicide, mise en danger d’autrui…).

Il a été donc reconnu que certaines victimes, majoritairement des femmes (dans 9 cas/10), pouvaient commettre une tentative de suicide ou se suicider en lien direct et certain avec des violences chroniques et répétées conjugales, notamment psychologiques, dans des situations de destruction morale, d’enfermement mental, de « colonisation » avec une atteinte de leurs capacités de jugement, de résistance, de leur libre arbitre et instinct de survie. Ces victimes poussées à bout et en grande souffrance retournent le mal contre elle dans un mouvement désespéré de soulagement qui peut paraître comme donnant raison à l’auteur dans sa dynamique de punition, destruction.

Au niveau européen, un guide a été établi en 2022 pour les professionnel.le.s sur les suicides forcés, pour les inciter à détecter les situations à risque, à penser à l’investigation des violences conjugales en cas d’idées suicidaires, de tentatives de suicide ou de suicides chez une femme en couple. La prévalence des suicides forcés serait d’environ 11 à 12,5 % des cas de suicide, et ils seraient 2 à 3 fois plus fréquents que les féminicides. À noter qu’en Suisse, il y a environ 1000 cas de suicide par an et 10 fois plus de tentatives de suicide. Par comparaison, les recherches retiennent aussi qu’environ 10 % des suicides sont en lien direct avec le travail. Une attention particulière doit donc être portée à ce sujet dans les services des urgences, en médecine de premier recours, psychiatrie, médecine légale. La police et la justice doivent aussi se former dans le domaine et il est préconisé d’adopter un protocole d’autopsie psychologique dans les situations de mort violente en faveur d’un suicide.

Pour rappel, selon la littérature, il est estimé que près d’un quart des victimes de violences conjugales ont eu des idées suicidaires sur les 12 derniers mois, et que chez ces victimes la fréquence des tentatives de suicide est 5 à 8 fois supérieure à la population générale (35 à 40% des victimes auraient fait une tentative de suicide durant la relation abusive ou à la suite de cette dernière). Bien sûr, le risque de suicide forcé n’est pas limité au couple. Par exemple un quart des victimes de harcèlement scolaire auraient aussi des idées suicidaires et des cas de suicide forcé sont décrits chez ces jeunes notamment sous la pression des réseaux sociaux. Des cas ont été décrits dans d’autres contextes où peuvent exister des violences psychologiques graves (sport de haut niveau, armée, secte, groupe mafieux…).

Une méta-analyse récente sur plus de 63 000 femmes de 17 pays différents a montré une association entre les idées suicidaires et les violences conjugales surtout en ce qui concernent les violences psychologiques. Les femmes les plus à risque sont celles qui ont des épisodes réguliers de dissociation, et celles issues de cultures très patriarcales avec une grande dépendance et surveillance ce qui bloque toute issue de sortie.

Rejoignant nos travaux, l’ensemble de ces données incite en effet à beaucoup plus former les professionnel.le.s à la détection et la prise en charge des violences psychologiques, et notamment de donner une attention accrue à ce que Mme Fines appelle les signaux faibles, les récits fragmentaires, les mots qui tuent, les archives intimes et… aussi à toutes les pièces à conviction qui pourront être utiles par la suite en justice. De manière plus large, il faut sensibiliser aux comportements suicidaires en contexte de violences conjugales, à la violence conjugale dans le domaine de la prévention du suicide, à la violence conjugale chez les populations les plus vulnérables (approche intersectionnelle), avec une collaboration plus importante entre les deux réseaux spécialisés (violences domestiques/santé mentale et prévention du suicide).

 

Références :

Alimoradi Z, Arabloo J, Jandaghian-Bigdoli M et al. The association between intimate partner violence and suicide ideation and attempts among women : a systematic review and analysis. Journal of Affective Disorders 394(2026)120511.

Felx S. Comprendre l’apparition de comportements suicidaires en contexte de violences conjugales : une étude exploratoire. Thèse, Université du Québec à Montréal, avril 2024.

Fines M. Les mots qui tuent : autopsie du suicide forcé. Arthaud, 2026.

Guide européen sur les suicides forcés : dispositifs d’orientation pour les professionnel.le.s de première ligne. Décembre 2022.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Posted by Sandrine Tinland

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